Est-ce que la cour lit ?

#EstCeQueLaCourLit – « Queenie » par Candice Carty-Williams.

Messieurs dames, #EstCeQueLaCourLit ?

Oui, je sais, ça fait déjà un moment que je n’ai pas alimenté cette rubrique, mais voyez-vous, une question me turlupine depuis quelques mois déjà : peut-on et surtout, doit-on faire des retours même à propos de livres que nous n’avons pas vraiment aimés…voire pas du tout ? En théorie, il en faut pour tous les goûts et toutes les couleurs, qui comme le dit l’adage, ne se discutent pas, mais en pratique, c’est assez difficile de se retrouver face à un ouvrage qui semble avoir fait l’unanimité lorsqu’on en est à se demander si on le recommanderait ou si on l’offrirait à un proche.

Ce cas de conscience m’est apparu avec la lecture du livre « Queenie », de Candice Carty-Williams. Je dois dire que ce qui m’a attiré en premier lieu, c’est cette couverture colorée, simple et efficace, arborant un profil féminin au crâne tressé. Ma première réaction a été « Ah ! enfin un livre pour Nous, par Nous, avec Nous ». « Nous » c’est qui ? Eh bien les femmes noires.

Depuis quelques temps, on parle beaucoup du rôle de la représentativité de et dans la communauté afrodescendante, car il est plus qu’évident que les afrodescendants sont majoritairement absents du secteur audiovisuel, sauf en tant qu’amuseurs publics ou dans des représentations clichés, à la limite de la propagande. Ceci est d’autant plus vrai pour la femme noire est soit invisibilisée, soit diabolisée, ou alors cantonnée à une espèce de symbole de la soumission : l’excisée à sauver, la femme de ménage immigrée qui doit joindre les deux bouts, la prostituée camée et j’en passe. C’est encore plus flagrant dans la littérature, où il faut aller chercher des Toni Morrison ou lire des ouvrages dont l’histoire tourne autour de problématiques liées à l’esclavage et autres drames pour y trouver une femme noire. Alors bien évidemment, quand je suis tombée sur cet ouvrage, dont une courte partie a été mise en scène dans une vidéo promotionnelle, j’ai foncé l’acheter.

Au fil des pages, l’enthousiasme est toutefois descendu, et ce, assez vite. Je ne vais pas m’appesantir sur l’argot approximatif qui est, à mon avis, tout simplement mal traduit, ni sur le style d’écriture qui apparait fluide pour certains, un peu ado pour d’autres, car cela me semble relever du détail. En revanche, je ne peux pas ne pas m’arrêter sur la quatrième de couverture qui mentionne que Queenie est « l’héroïne intelligente et complexe que nous attendions tous » (Stylist). Mais enfin qui est donc ce « Nous » qui attendait une héroïne paumée qui enchaine les mauvaises décisions et excelle dans l’art de l’autodestruction ? Pire encore, «The Observer » qualifie l’œuvre de « Drôle et féroce ». Wow ! Je veux absolument rencontrer ces personnes qui ont trouvé quelque chose d’amusant dans cet ouvrage, car « Queenie » est beaucoup de chose, mais certainement pas une histoire ou une héroïne drôle.

Entendons nous bien : je ne vais pas dézinguer le livre car il demeure malgré tout intéressant. Intéressant parce que « Queenie » donne la parole à une jeune femme noire qui peine à trouver sa place dans sa communauté, et plus vastement, dans ce monde. Intéressant car il évoque énormément de problématiques que rencontrent les femmes noires et qui ne sont jamais extériorisées sur la place publique parce que cela ennuie et indispose beaucoup trop de monde.

Parmi ces problématiques, la complexité qui persiste dans les rapports entre les hommes noirs et les femmes noires, et ce, depuis l’esclavage, quoi qu’on en pense, quoi qu’on en dise. Il est également question de la difficulté à s’imposer dans le monde du travail tout en veillant à ne pas déclencher dans la tête de l’autre le warning du cliché de la femme noire en colère et je dois admettre que « Queenie » a aussi été l’occasion de montrer de manière plus large ce que c’est pour une personne noire que d’évoluer dans un entourage et un monde blanc. En effet, il faut comprendre une fois pour toute que la question raciale est omniprésente en amitié, en amour et même au travail, et que cette ombre n’est pas forcément de notre chef. Elle peut surgir n’importe quand, dans des contextes sans rapport et sous n’importe quelle forme. « Queenie » l’évoque donc à la fois dans les relations amicales, amoureuses et professionnelles avec la fétichisation des corps noirs, le sentiment d’être incompris dans son propre cercle amical et l’injonction parfois frontale, mais la plupart du temps insidieuse, de cesser une fois pour toute de se plaindre du racisme, de revendiquer une identité, de réclamer l’égalité.

L’ouvrage survole aussi d’autres éléments comme le rapport à la tradition en évoquant la disparition de quartiers afrodescendants en Angleterre ou encore le choc des cultures lorsque l’on quitte la Caraïbe pour l’Occident. Mais au-delà de tout ça, je crois que le point le plus important de cette histoire est assurément le rapport des personnes noires à la santé mentale. Oui, je crois bien que c’est cela le cœur du bouquin, ces traumatismes que l’on refuse de traiter autrement qu’en les enfouissant sous un tapis, parce que c’est ce que nos parents, la vie et l’Histoire avec un grand et sanglant H nous ont appris, pour ne pas dire ordonné, de faire. « Les psys, c’est un truc de Blancs ». Cette phrase, on l’a tous déjà prononcée ou entendue, sur le ton de la plaisanterie masquant en vérité une croyance bien ancrée, à la désastreuse conséquence de nous garder englués dans la souffrance et les traumas qui engendrent eux-mêmes un cycle éternel.

En y réfléchissant, il est indéniable que cet ouvrage comprend des points importants et ose lancer des débats sur des choses que l’on tait à tort… mais je persiste et signe, « Queenie » est peut-être nécessaire, ou, à tout le moins, utile à notre évolution en tant que communauté et en tant qu’individus noirs, mais il n’est certainement pas drôle. À vrai dire, c’est même extrêmement triste d’assister à cette descente aux enfers, à cette errance d’une jeune femme qui ne sait ni où elle en est, ni où elle doit aller et qui égratigne chaque jour un peu plus sa dignité pour tromper sa détresse.

Personnellement j’ai soupiré d’agacement à bien des passages et fermé le livre partagée entre malaise et interrogations. Malaise de tout ce qu’elle laisse la vie et les gens lui faire. Malaise aussi peut-être parce qu’avec si peu de personnages principaux féminins noirs j’aurais aimé lire les aventures d’une femme forte…. mais n’est-ce pas justement ça le piège ? Car après tout, je me plains du gouffre infini que représentent les failles de cette jeune femme, alors même que j’écrivais il y a quelques temps que l’on se doit d’en finir avec le mythe de la potomitan, femme noire indestructible qui peut tout encaisser, tout supporter sans jamais plier et sans qu’on n’ait jamais à nous en soucier…

Quoi qu’il en soit, Queenie n’est pas l’héroïne que nous attendions parce que ce n’est pas une héroïne. Elle est cette copine qui n’écoute jamais rien et s’enfonce la tête la première dans les problèmes par son obstination. Elle est celle qu’il faut toujours ramasser à la petite cuillère, celle qui offre une certaine satisfaction aux « amis » et amants toxiques qui se plaisent à avoir quelqu’un à côté de qui se sentir supérieur. En fait, Queenie, c’est un personnage qui cristallise bien des questions et débats avec lesquels on vous demande de vous débrouiller une fois la lecture finie, ce qui peut donner une impression d’épilogue bâclé. Peut-être que l’auteure aurait pu nous offrir un final spectaculaire…. Et peut-être que cela lui était impossible car le but de son travail était simplement d’appuyer sur des points pour nous obliger à les regarder de plus près et pourquoi pas, à chercher comment y remédier.

Alors à la question de savoir si je recommande ou non cet ouvrage, eh bien je ne sais toujours pas. Je préciserai simplement que certaines scènes ne sont pas appropriées avant un certain âge, mais que ce livre est totalement adapté si vous vous intéressez à la santé mentale ou que vous espérez créer un déclic dans la tête d’une personne qui s’autodétruit.

Après tout, tout ouvrage a une mission, c’est au lecteur de trouver laquelle et de s’en accommoder.

« Queenie » par Candice Carty-Williams – 20 euros – disponible dans toutes les librairies en ligne.

Texte : Nèl Tinta-Négra – Tous droits réservés.

Vidéo promotionnelle : https://www.youtube.com/watch?v=6vxeZPAnStA

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1 commentaire

  1. Toni a dit :

    Assurément la promotion faite de cette ouvrage ne correspond en rien à son contenu.
    Ce n’est même pas une dramédie, mais du drame ni plus ni moins avec une fin aigre douce.
    Queenie est une héroine , une héroine du quotidien, une héroine du réel qui en définitive fini par affronter ce qui la mine (son passé, ses insécurités, ses méchoix*…).

    La femme forte est un leurre sociale qui impose de surmonter encore et encore des galères sans jamais admettre sa souffrance, sa douleur, sa peine… sans jamais avoir droit à du réconfort, à de l’écoute, au repos… en affichant une impassibilité face à l’adversité.
    C’est une sorte de déshumanisation. Le coté pervers de la chose est que cette « femme forte » perd tout droit au statut de victime du système puisque forte (rien ne peut nous affecter) et que elle est perçue comme ne requérant ni affection , ni attention.
    Ce mécanisme ce transmet de génération en génération sans pour autant être source de bien être.

    Queenie est un récit afropéen bien ancré dans la réalité.
    Si il est à recommandé c’est à ceux en quête de drame éreintant et non de comédie apaisante plein de bons sentiments.

    Surement pas en plus ludique, toujours en contexte britannique, il y a Sourires de Loup de Zadie Smith qui a une fille noire parmi les personnages principaux. Adaptation en téléfilm par la BBC non disponible en version française.
    Toujours en contexte britannique , Hortense et Queenie d’Andrea Levy. Adaptation théatrale.

    Un peu plus « ludique », mais en contexte nord-américain, traduit en français, il y a les romans de Terri McMillan et de Eric Jerome Dickey. Il y a aussi la série de roman de Barbara Neely ayant pour héroïne une femme de ménage Blanche White.

    En contexte français, Blues pour Élise de Léonara Miano.

    *Méchant mauvais choix

    Bonne continuation !

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